Ma première fois… si douloureux et si délicieux !

Je n’étais pas obligée d’y aller. Je voulais faire comme tous les autres. Ils paraissaient si bien et si libres après avoir franchi ce pas. Ils n’en étaient pas à leur première expérience. La sensation, ils la décrivaient entre connaisseurs. Et davantage entre connaisseuses. Se vantaient de leurs exploits. Réels ou imaginaires. Rappelaient les figures qu’ils avaient reproduites et pour lesquelles ils seraient bien inspirés de graver sur une pierre. Pour ne rien oublier. Pour ne rien perdre du moment. « Tu es trop sage. Tu écoutes trop ce qu’on te dit. Lâche-toi un peu ! Amuse-toi un peu ! Nous, on y est allés et aujourd’hui, on ne regrette rien »… Et moi, je les écoutais. Ébahie. Envieuse. Curieuse. Alors, je décidai de franchir le pas.

Il était 17h25. C’était un samedi. C’est le seul jour où je pouvais m’éclipser. M’éloigner des regards moralisateurs des aînés. Des parents. Des encadreurs bienveillants. Un peu trop à mon goût. Ils m’empêchaient de vivre cette expérience moi aussi. Pour mon mal, je pensais. J’avais sans doute tort. Alors, il était 17h25. Le soleil était sur le point de se coucher. Moment parfait pour moi. Pour ne pas oublier la couleur que les derniers rayons rougeâtres donnaient à ma peau. Pour ne rien oublier de ce qu’on ressent à cette heure-là, entre le jour et la nuit, entre le permis et le proscrit.

Réussir mon entrée

Alors je fonçai. Je n’étais pas seule. Il y en avait une bonne brochette qui m’intéressait. Mais moi j’avais un faible pour le moins grand. Il n’était pas costaud, mais semblait outillé de l’essentiel pour mettre bien. Pour l’occasion, je voulais prendre le dessus. On m’a souvent soupçonnée d’aimer prendre le dessus. A tort ou à raison. Pour le coup, je ne voulais pas rater mon entrée. Ou plutôt, mon expérience. Il fallait que j’éprouve ce que les autres parvenaient à me faire imaginer. Il fallait que j’arrive à ressentir en vrai ce que mes sens me renvoyaient face aux témoignages des autres.

« J’avais peur. Très peur. J’hésitais à y aller. Sans prendre conseil. Sans avoir eu la bénédiction d’un aîné. »

On avait tous le même âge. Les filles surtout s’y étaient lancées depuis deux ou trois ans. Avec cette expérience, je n’avais plus le sentiment d’être à leur hauteur. D’avoir la légitimité de rire comme elles. D’avoir la prétention d’être supérieure ou égale à elles. Non ! Cela n’était pas envisageable.

L’envie d’apprendre mais la peur d’y aller seul. Photo: thumbs.dreamstime.com

Donc, ce samedi, entre le jour et la nuit, j’avais choisi le mieux outillé. Mes amies m’avaient prévenue que ce serait mémorable. Pour mes jambes d’abord. Mes cuisses ensuite. Je l’ai constaté. Les détails, je ne vous les dévoilerai pas. Euh, peut-être juste un bout. Tout ce temps, je suis restée au-dessus. J’avais peur. Très peur. J’hésitais à y aller. Sans prendre conseil. Sans avoir eu la bénédiction d’un aîné. Les encouragements de mes amies ne me suffisaient pas. Ils ne me rassuraient pas. Mais là, j’y étais et je ne pouvais plus rebrousser chemin. Il fallait choisir entre la peur et la liberté. Je voulais la conquérir, l’arracher cette liberté de la peur, de l’imagination, de l’inconnu.

Plaisir douloureux de 2 min

Tout a duré deux minutes. Tout cela pour deux minutes. Mais 120 secondes douloureuses pour mon entre-jambes. Je devais en plus faire des efforts pour y arriver. Pour atteindre le bout de cette crainte et sentir ce que cela faisait. De sentir le vent passer dans les cheveux crépus. De sentir mes jambes forcer pour avancer. De devoir lever mon fessier et le rasseoir successivement et très vite. Il fallait avancer. Plus j’accélérais, plus c’était douloureux. Moins j’avais peur. Oui ! Je l’avais fait.

« Le moment reste toujours aussi délicieux. Mes jambes fournissent le même effort mais la douleur est moins pesante. La crainte a disparu. »

Ce moment où tu défies une rue sur 30 mètres sans le secours de personne. Ce moment où tu vas avec le meilleur ami de ton frère aîné à son insu et au risque de voir quelques tresses défaites. C’était unique. C’était jouissif. C’était inattendu. Depuis lors, je ne m’en suis jamais défaite. Le moment reste toujours aussi délicieux. Mes jambes fournissent le même effort mais la douleur est moins pesante. La crainte a disparu. Enfin, je savais monter à vélo avant mes 10 ans sans l’aide de personne. Sans le contrôle de personne…

 

#LaWestern

Ce billet est ma contribution au #Mondochallenge organisé sur le thème de « Ma première fois». Vous pouvez lire dans ce même challenge les billets de Sonia Guiza et de Anani Agboh Elombarty.

Poisson lotte à la dentition particulière

Voici les 10 réalités qu’Internet ne dit pas sur Dakar

Oui ! Je pense qu’il s’agit bien des histoires que je raconterais à tout étranger au sujet de Dakar. Il faut y faire un tour. Bon, je vous donne dix réalités qui ont marqué mon séjour dans la capitale sénégalaise…

 1. Tout le monde fait du sport

Eh oui ! C’est clair que pour être aussi filiforme et tenir autant d’années sur terre, il faut être un footeux. Les équipements de sport ont d’ailleurs été aménagés le long de la mer dans la zone nommée « Corniche ». Là, enfants, parents, amis, dragueurs, dragués(es) et amoureux(ses) trouvent leur compte. Des vagues en plein fouet sur les pieds et le soleil qui prend son temps pour se coucher chaque soir. Bref, il faut le voir pour le croire…

Des équipements de sport aménagés en plein air pour tous
Sur la corniche à Dakar, des espaces de sport aménagés gratuitement pour tous. Photo: Alexandra Tchuileu

 

2. Le soleil se couche après 19h

Ce qui encourage toutes sortes d’activités en soirée. Aller au resto, en ballade avec des enfants, faire du sport, prendre un verre avec un admirateur ou pas. Bref ! Dès que 19h sonne, on ne s’y croirait pas trop. Au mois de mars alors, je dirai quasiment que c’est l’été de Dakar…

Les enfants de Dakar s'amusent sur la corniche en bord de mer
Sur la corniche à Dakar. Jusqu’à 19 h, les tout-petits trouvent leur compte coté loisir… Photo: A. Tchuileu

3. Le transport, c’est un peu la peau des fesses

Pour deux raisons au moins. Ici, la société est organisée telle que nos chers taxis de ville dans les autres villes servent à transporter des clients uniques. Pour cela, il faut débourser au moins 1500 francs CFA (mais j’ai réussi à payer une fois 800 francs, tant la distance était courte. J’ai dû utiliser le ton du Camerounais broussard pour lui rappeler que la vie n’est facile pour personne). De toutes les manières, Ndemdutakesh aurait du mal à trouver des sujets et se tournerait très vite vers les « cars rapides ».

Le transport en commun le plus utilisé de Dakar
Le moyen de transport le moins coûteux de Dakar. le car rapide. Photo: A. Tchuileu

 

4. Payer le transport à 50F, c’est possible

Là, c’est le must. Les sérigraphistes doivent avoir une belle fortune de ce côté, au regard de l’ingéniosité que demande la décoration des cars de transport. A Dakar, ils sont baptisés « cars rapides ». Samantha Tracy vous avait déjà raconté sa relation compliquée avec les taxis. Avec les cars rapides, c’est une autre histoire. Il faut avoir dit au revoir à toute la famille et dit à au moins une personne où on a sécurisé son testament avant de prendre ce type de transport (conseil de Lucrèce Gangdibe, une connaisseuse des lieux). L’avantage au moins, c’est qu’on arrive à payer 50 ou 75 francs en fonction de la distance, ce qui ne m’était pas arrivée depuis au moins 20 ans.

Le moyen de transport le mois coûteux de Dakar
Car rapide, célèbre moyen de transport coloré de Dakar. Photo: A. Tchuileu

5. Le sèche-linge sur le toit des immeubles d’habitation

Dès mon arrivée, les « spécialistes » de Dakar disaient déjà qu’il n’y avait plus de terrain à vendre de ce côté. A un moment, j’ai pensé à une blague. Jusqu’à ce que je constate que la distance qui sépare deux immeubles ne permettait pas la tenue du rallye Dakar. Conclusion, il fallait guetter plus haut. Quasiment au-dessus de chaque immeuble, un espace est aménagé non pas pour faire la fête (ici, le coup de fil à la police pour se plaindre est vite arrivé après 2 h du matin), mais pour sécher le linge. Belle astuce en tout cas. Plus près du soleil et plus loin des regards pour évaluer la qualité et le type de vêtements.

Vue aérienne des logements de Dakar
Logement serrés et coûteux à Dakar… Il faut être ingénieux pour y vivre. Photo: A. Tchuileu

6. Etre prêt à payer le prix fort pour un logement

Y a des quartiers de Dakar qui transpirent les « élobis » des autres villes, mais ils ne sont pas les plus nombreux. Du coup, le logement décent pour un cadre moyen (un salon raisonnable, une cuisine aérée, deux chambres avec salle de bain), ça demande d’avoir un minimum de 150 000 francs chaque mois. Si seulement les bailleurs savaient que c’est le salaire mensuel de certains cadres ailleurs. Et puis, ça doit bien être leur salaire aussi en même temps. Je dis ça je dis rien. Il faut en tout cas avoir les pieds sur terre pour y vivre. A défaut de se mettre à deux ou trois pour partager ce loyer (et donc perdre son intimité grandeur nature).

7. Etre prêt à manger du riz sous toutes ses formes

Ça n’émeut plus les Dakarois apparemment… Thiebédioune, Soupkandja, riz au curie, riz cantonnais, riz blanc, etc. J’ai eu ma dose. C’est bon. Ni le riz, ni ses recettes n’ont plus de secret pour moi. Et vous qui dites être gavés de riz avec la vie en fac, faites un tour à Dakar et vous l’aurez pour la vie. Ça peut être saoulant au début mais on finit par s’y habituer.

8. Du poisson frais à n’en plus finir

Sur ce point, je ne vais pas m’étendre. Dégustez du regard mes trouvailles sur Dakar. Le thiof, je ne l’ai pas trouvé sur le marché. Il tait trop sollicité et déjà embarqué au moment où je suis arrivée sur ces lieux. Entre ces crabes qui se discutent pour certains plats de « thieb », ce poisson de plus de 15 kilos taxé à 25 000 francs Cfa et cet autre (la lotte) qui a fait l’effort de partager la dentition humaine (forme de la gencive et même des dents). Bref! Jugez-en par vous-mêmes! J’étais impressionnée mais je n’ai pas osé goûté ce poisson. Charles Darwin avait sans doute raison sur l’origine de l’Homme…

 

Du bar et des baracoudas sur les étals des pécheurs
Du poisson frais en vente sur les étals du marché des pêcheurs de Dakar. Photo: A. Tchuileu
Des crabes et de la sole à vendre sur un étal
Ces crabes et cette sole viennent aussi de la Casamance et ne sont pas seulement pêchés à Dakar. Photo: A. Tchuileu
Poisson lotte à la dentition particulière
La célèbre lotte en vrai. Des dents à la forme quasiment humaine. Photo: A. Tchuileu

9. Les jeunes au volant de voitures neuves, c’est normal

Ici, le crédit automobile s’accorde encore facilement. Les pays voisins devraient y prendre de la graine. Si les routes au cœur du centre ville ne sont pas parsemées de cratères ou de nid de poules, les automobilistes le rendent tout aussi bien à la ville. Avec une bonne dizaine d’échangeurs simplifiés dans la ville, les constructeurs auto n’ont pas de mal à y tester leurs dernières sorties. Et les jeunes s’en donnent à cœur joie. Conclusion, le parc automobile de Dakar regorge très peu des voitures cinquième main. Après, j’ai compris pourquoi le rallye Dakar se déroulait là…

 

10. Dakar = chats, doux, choux et partout

A la base, je les aime les chats. Tout doux. Avec leur caractère. Et leur pelage. Mais quand ils se roulent partout, se pointent à tout bout de rue et écument même les restaurants des hôtels par dizaine, ça craint. Au premier endroit où je les ai vus par groupe de 5, en petite famille (chat costaud et sale, chatte nerveuse et chatons prêts à se coller au premier inconnu), j’ai pensé que j’étais dans un zoo pour chat. Et s’il s’agissait d’un véritable paradis pour chats comme l’avait constaté Roger Mawulolo? Pas de risque de les laisser aussi longtemps dans les rues en tout cas. Il parait qu’à Douala ou à Abidjan un seul passage suffit à les faire digérer dans un estomac.

 

Bon, je crois avoir partagé avec vous une partie des découvertes étonnantes de Dakar. Elles m’ont marquée en tout cas. J’espère que vous aussi. La suite avec la découverte de Gorée next time!

 

#LaWestern

Entrée du palais de la reine

Tana, je ne trouvais pas les mots pour toi… (2)

Bon ! C’est la suite de mon aventure amoureuse avec Madagascar, l’île que vous auriez tort de ne pas visiter. Pour ceux qui ont raté le premier épisode, j’ai parlé de mon arrivée glaciale à Tana (Antananarivo) et de mon ébahissement face aux « deux chevaux » encore à la mode là-bas. Aujourd’hui, je veux bien vous raconter les lieux qui m’ont marquée.

Entrée du palais de la reine
Palais de la Reine à Antananarivo. Crédit photo: Alexandra Tchuileu

Au Palais de la Reine

Vous avez  intérêt à ne pas quitter Madagascar sans faire un tour au Palais de la Reine. C’est au cœur de la ville. Penez juste à vous munir de baskets ou de ballerines si vous voulez grimper les escaliers et collines interminables mais pavés de Tana. On y était donc, avec ma nouvelle famille de blogueurs que j’y ai rencontré. Mireille Flore Chandeup, Clara Delcroix et Sonia Guiza vous ont raconté en détail cette partie-là 🙂 .

Une femme assise
La Reine Ranavalona II de Madagascar sculptée près de sa piscine au palais. Crédit photo: Alexandra Tchuileu

Chez la Reine, c’était donc majestueux. D’abord, par son accueil. Imaginez donc une entrée royale qui présente ses attributs. Un aigle et ce qui s’apparentait au départ à un piquet. Loin de là ! Le guide touristique sur place nous a tout dit. L’aigle comportait tout ce qu’il y a de symbolique en lui. Mais le piquet à côté, c’était autre chose. C’était le symbole de la virilité pour tout homme qui dit en avoir. C’était une verge en érection (voilà c’est dit). La reine Ranavalona II devait certainement avoir des exigences.

Entrée palais de la Reine
Les symboles de « puissance » de Madagascar. Crédit Photo: Alexandra Tchuileu

Il y a aussi, en bas de la colline qui mène au palais, ces commerçants. Ici, les fruits en jettent. Alors, on les concocte sous toutes les formes. Assaisonnés, pimentés ou même vendus dans des paniers, mangues et litchis de Madagascar savent se donner et se trouver de manière généreuse.

Vendeur de mangues pélées
Un commerçant de mangues « assaisonnées » à Tana. Crédit photo: Alexandra Tchuileu
Mangues assaisonnées
Pour ceux qui n’avaient pas encore essayé les mangues pimentées, vous êtes servis! Crédit photo: Alexandra Tchuileu
Vendeurs de litchis e de mangues
Avec ses paniers de litchis et de mangues à Tana, ce commerçant cherche preneur. Crédit photo: Alexandra Tchuileu

Au marché

Et puis, il y a aussi, après les rues pavées et les escaliers pour « amortir », les collines abruptes. Au passage, comment ne pas se laisser séduire par un des marchés principaux de la capitale. Là, c’est l’ancien marché des esclaves qui a gardé l’essentiel de ses attributs. Pas sûr que ses occupants actuels (les commerçants de vivres) aient bénéficié de la même petite histoire du coin que les touristes étrangers. Mais bon, ça vaut la peine d’y faire un tour.

Marché des esclaves de Tana
Ancien marché des esclaves de Tana à Madagascar. Crédit photo: Alexandra Tchuileu
Monument au boulevard du 13 mai
Monument de Madagascar sur le Boulevard du 13 mai. Crédit photo: Alexandra Tchuileu

Au zoo

Les amis, il y a « Pages jaunes » ou « Google » pour continuer le renseignement sur cette île. Mais je n’oserai boucler cet album photo sans vous montrer les lémuriens grandeur nature. Oui. King Julian n’est pas qu’une légende de « Madagascar« . J’ai vu ses cousins en vrai. Doux! Mignons et attachants. Mais ils ne se laissent pas apprivoiser facilement. Dans un parc (je ne ferai pas de pub ici) d’Antananarivo, ils y vivent par dizaines. Il y a aussi les crocodiles mais je ne montre que ceux qui m’ont impressionnée : Les lémuriens et la tortue centenaire.

Tortue dans un zoo
A 104 ans, cette tortue pète la forme à Croc Farm à Antananarivo. Crédit photo: Alexandra Tchuileu
Un lémurien dans un zoo
Au zoo de Croc Farm, un lémurien qui n’a pas peur des touristes… Crédit photo: Alexandra Tchuileu
Lémurien qui mange au zoo
… Et il semble apprécier la banane et la présence des touristes. Crédit photo: Alexandra Tchuileu

Voilà ! Je crois avoir vidé mon sac de souvenirs de l’île. Il y a aussi le zébu mais vous pourrez découvrir sur place (si les spécimens restants ne sont pas dégustés avant), le chocolat Robert et les objets d’art.

#LaWestern

Matin à Antananarivo

Tana, je ne trouvais pas les mots pour toi… (1)

Comment me détacher de mon côté conventionnel que certains ont décrété en moi ? Pour toi, Madagascar, je le ferai. Le temps de ce billet. Et peut-être plus.

Il était 3h45 quand je t’ai touché pour la première fois. Au petit matin d’un samedi. Il faisait frais mais la rencontre avec toi avait pris le dessus sur tout. Même sur le sommeil qui me torturait depuis 22h la veille, alors que j’étais déterminée à être avec toi.

Non ! Atterrissez ! Je ne vous parle pas d’une aventure amoureuse mais d’une aventure humaine unique. C’était Tana, à Madagascar. Tana = version abrégée d’Antananarivo 🙂 Une île dont j’avais souvent entendu parler et que j’allais palper, goûter, sentir. Et là je l’avais en face de moi. Bref, reprenons au moment où on s’est arrêté. Il était donc 3h45. Une fois les formalités à l’aéroport terminées, il fallait fouler le sol de l’île malgache.

Matin à Antananarivo
Antananarivo au lever de soleil. Crédit photo: Alexandra Tchuileu

 

D’abord, les agents des maisons de téléphonie mobile. Quelle habileté ! Quelle subtilité ! A vous proposer des services et plus que vous n’en demandiez. Pour le goût de l’aventure, comment ne pas céder. A condition d’avoir des euros ou des dollars bien sûr, à défaut d’avoir des « ariaris ». Ah oui ! Les ariaris ! (je confirme que les voyages forment vraiment la jeunesse). C’est vrai que loin de mon CFA habituel et des euros et dollars sous toutes leurs formes (en fonction des pays qui ont pris leurs indépendances sur la monnaie), le monde tournait encore et ne s’en portait pas plus mal.

Les « deux chevaux », ça roule encore !

Bref le bon départ. Il était donc 3h45 quand il fallait partir de l’aéroport vers l’hôtel dans lequel je logeais. A peine 4h et déjà des lueurs de soleil qui annonçaient des couleurs. A peine 4h et déjà des habitants (hommes et femmes, mais plus des hommes que des femmes) qui faisaient leur footing matinal. A peine 4h et déjà des personnes chargées des vivres à écouler à même le dos (tout chameau se serait senti menacé sur son terroir). Mais bon, chacun son business.

Taxi de ville à Tana
La deux chevaux pas trop ancienne pour rouler! Crédit photo: Alexandra Tchuileu

 

Véhicule de transport Tana
Minibus de transport commun pour la plupart des Malgaches. Crédit photo: Alexandra Tchuileu

 

A chaque coin de rue, il y en avait. Les « deux chevaux ». Véhicule gentiment baptisé aussi « voiture tortue »

Le plus frappant, ce n’était certainement pas cela. Au début, j’ai pensé qu’il s’agissait juste de deux ou trois fans de ces joyaux. Que non ! A chaque coin de rue, il y en avait. Les « deux chevaux ». Véhicule gentiment baptisé aussi « voiture tortue ». Sur cette île, il y en a profusion. Et cela ne semble émouvoir personne. Elles roulent pour des perso. Elles constituent des taxis de luxe (je l’apprendrai plus tard). Bref, les « deux chevaux » à Madagascar ne se laissent pas influencer par les 4X4 qui devancent sa rapidité, mais ne possèdent pas son charme. Tenez-vous tranquille, ce n’est pas donné de prendre ce véhicule en courses. C’est pour ceux qui ont les moyens à Tana.

Taxi deux chevaux
« Voiture tortue »: Encore à la mode à Tana. Crédit Photo: Alexandra Tchuileu

Pour les autres, le mode de déplacement le plus courant, ce sont les « cargos ». Ces mini bus prévus pour transporter de la marchandise et pour moins de 20 personnes sont transformés par chauffeurs et « motorboy » (personne chargée de faire asseoir les passagers). Ils réussissent toujours à y masser une quarantaine, pour les mieux assis. Les places s’y discutent dès 5 h du matin pour aller dans les autres villes du pays, ou tout simplement pour se déplacer dans la ville.

5h20. J’avais eu le temps de rejoindre ma chambre et de commencer mon aventure malgache. Déjà, les premiers rayons de soleil avaient pointé à l’horizon. Il était à peine 6h et apparemment, ce n’était une surprise pour personne que le jour se lève aussitôt. Soit. L’île vibrait et vibre encore au rythme du 19e et du 21e siècle, entre été, tempêtes et ouragans, entre deux chevaux, Porsche, Megan ou Fortuner. Il fallait que je dorme enfin. Le lendemain serait forcément plus riche.

#LaWestern

Le marché à bétail de Mora

Mora, marché à bétail de l’espoir

Fini les 15 km à parcourir pour trouver preneur. Les bergers savent désormais où se réunir pour satisfaire leur clientèle. A 60 km de Maroua (Extrême-Nord du Cameroun), la ville de Mora poursuit son développement à travers ses activités principales : l’élevage et la vente de chèvres, moutons et bœufs. Au grand dam de ceux qui veulent la déstabiliser.

 

Du haut de ses 75 centimètres, Brahim Abba mène un troupeau. 14 balles, pas plus, pour ce bout d’homme qui trace son avenir au milieu de chèvres et de moutons depuis quatre ans déjà. C’est un fils de Mora, dans le département du Mayo-Sava à l’Extrême-Nord du Cameroun. Il y vit avec sa famille au quartier Sandalé et y suit ses études depuis tout petit. Son jeune âge n’entrave en rien ses compétences de vendeur. «Je suis berger depuis l’âge de 10 ans et je me promène tout seul. Mes parents restent à la maison, mais il arrive que mon père sorte les jours de marché. C’est lui qui prend l’argent quand je réalise des ventes», explique Brahim. C’est en effet jour de marché ce jeudi 21 juillet à Mora. Inédit. Un marché à bétail pour Mora, cette ville qui regorge de bergers par centaines, mais qui ne disposait d’aucun espace commercial du genre. Ce jeudi-là, ils sont venus par dizaines, entourés de leurs bœufs, chèvres et moutons, découvrir le nouveau coin des bonnes affaires. C’était d’ailleurs l’occasion d’en conclure quelques-unes.

Au milieu d’autres bergers, au moins quatre fois plus âgés que lui, Brahim se fait la main. Égorger un mouton ou une chèvre n’est pas plus difficile que retenir ses leçons à l’école. Il a déjà vendu son troupeau de ce matin. Huit chèvres au total. Elles sont encore à ses côtés parce qu’elles ne rentreront pas vivantes. Leur nouveau propriétaire préfère que Brahim fasse le travail avant. Son père est d’ailleurs là. C’est lui qui a empoché le pactole sur cette affaire. Pas moins de 25 000 FCFA par tête. Soit environ 200 000 FCFA. Pas mauvais pour le jeune homme et sa famille qui ne vivent que de cette activité.

Un petit garçon qui tient le bâton de commandement de son troupeau. des chèvres en arrière plan.
Brahim Oumar espère agrandir le troupeau familial. Photo: Alexandra Tchuileu

 

La joie de Brahim n’est pas aussi grande que celle d’Oumate Malla. Cet homme connaît Mora comme sa poche. Pour y avoir vécu depuis 60 ans, mais surtout pour avoir conduit son troupeau de bœufs à travers les pâturages clairsemés de la zone. Il est berger, mais aussi chef de Pivu, dans le groupement de Kourgui, à quelques encablures de Kolofata, localité devenue célèbre par l’insécurité créée à cause du terrorisme. Cette situation n’ôte pas la vie à Mora, encore moins à ses bergers. Il est aussi vrai que le chiffre d’affaires a considérablement baissé depuis lors. La pluie fait des infidélités, ce qui affecte davantage le verdoiement des pâturages. Beaucoup ont fui leurs villages avec leur bétail à cause de la crise sécuritaire pour trouver refuge ici, ce qui menace la quantité d’herbe dont disposent les bovins de Mora. Oumate Malla le ressent en tout cas : «Avant, je gagnais entre 300 000FCFA et 500 000FCFA pour un bœuf costaud. Aujourd’hui, il faut tomber sur un client trop généreux pour espérer 150 000F pour un bœuf», confesse le berger, dépité.

Clientèle restreinte

Ce nouveau marché est une véritable opportunité pour lui, ainsi que pour l’ensemble des clients, généralement revendeurs de bétail, qui s’approvisionnent dans le coin. Pour la plupart camerounais, et rarement venus de l’étranger (Nigéria et Tchad), ils se rendaient à plus de 15 km de Mora pour accéder à un marché à bétail dont ne disposait pas Mora. «Pour vendre nos bœufs, il fallait se rendre à Mémé, à Kouyapé, et parfois à la frontière avec le Nigéria, à Kerawa et à Banki. Depuis que tout a changé (avec la menace de Boko Haram, Ndlr), on est limité au Cameroun», rappelle le berger Oumate Malla. Ce jeudi est le premier jour de marché à bétail de Mora, et va se répéter chaque jeudi de la semaine. C’est le Programme des Nations unies pour le Développement au Cameroun (PNUD), avec l’appui du gouvernement japonais, et d’autres bailleurs de fonds, qui ont permis la réalisation de cet édifice.

Un homme en boubou blanc pose la main sur un bœuf marron dans un enclos.
Le berger Oumate Malla croit en une clientèle plus dense dans ce marché. Photo: Alexandra Tchuileu

 

Brahim Oumar est client de ces bergers, mais aussi revendeur de bétail à Mora. Il se réjouit de cette situation : «Je vends au marché de Mora. A l’époque, je devais me rendre à la Mémé chaque vendredi pour avoir des bœufs. Maintenant, la distance sera plus proche pour moi, et les bénéfices aussi. Je peux avoir un bœuf entre 115 000 FCFA et 150 000 FCFA. Mais quand il est mince, je ne dépasse pas 75 000FCFA», dit-il. Ce revendeur en acquiert trois ou quatre pour les revendre à son tour aux bouchers de la ville de Mora, et se satisfait de 10 000FCFA de bénéfice par tête comme il le prétend. «Avec ce nouveau marché, la commune de Mora pourra aussi percevoir les taxes que les autres marchés récupéraient avant. Et il y en a assez. Cela va aider notre commune à se développer», espère-t-il.

Le marché à bétail de Mora représente visiblement plus qu’un simple espace commercial. C’est le symbole de la vie malgré la tentative de frayeur créée. Le jeune Brahim ne désespère de finir instituteur dans une école à Mora, après avoir réussi au mois de juin son entrée en 6e au CES bilingue de Mora. Le chef Oumate Malla a prospéré comme berger depuis 40 ans et ne compte pas quitter la profession de sitôt. Brahim Oumar pourra réaliser plus de 10 000 FCFA de bénéfices, si ses fournisseurs continuent le rapprochement à ce rythme.

Des enfants de Moulvoudaye dans leur village devant des cases

Moulvoudaye : la solution vient du Nyébé

Les hommes et les femmes de Moulvoudaye, localité de l’Extrême-Nord, ont trouvé le secret de leur développement. L’agriculture (culture du Nyébé) et l’éducation. Même la menace islamiste n’arrête pas leur courage. Illustration avec deux infatigables combattants.

 

Kawtal Haïrou ou «l’union du bonheur». C’est le nom qu’a choisi Maïramou Dah-Koudi pour le groupement d’initiative commune (Gic) qu’elle porte. Elle, c’est une dame courageuse. Elle ose, dans un espace complètement happé par les hommes, dire ce qu’elle pense et veut pour ses sœurs. On est bien en 2016 et non pas au 16e siècle. Ici, les femmes se cachent encore pour oser penser, pour revendiquer leurs droits. Certaines n’en connaissent d’ailleurs pas. C’est Moulvoudaye, une localité située dans le département du Mayo-Kani à l’Extrême-Nord du Cameroun. Ici, il faut savoir se battre. Maïramou l’a compris. Son combat, elle le mène sur un front assez original : l’éducation des femmes.

Avec ce Gic, Mme Dah-Koudi s’est positionnée comme le leader des femmes de Moulvoudaye. «Ici, les femmes s’investissent principalement dans l’agriculture et le commerce. Pour celles qui peuvent mettre un pied dehors. Beaucoup n’ont même pas le droit de sortir de leurs concessions parce que les maris le leur interdit», révèle-t-elle. Les conseils de femme à femme semblent ne pas encore porter de ce côté. «Elles ont du mal à accepter ce que nous leur disons parce qu’elles se demandent qui nous l’a dit. Elles refusent de nous écouter parce qu’elles estiment qu’on n’est pas assez crédibles pour leur dire comment faire», ajoute la porte-parole.

Maïramou Dah-Koudi
Le porte parole de Kawtal Haïrou espère ouvrir les yeux aux femmes. Photo: Alexandra Tchuileu

En effet, les femmes d’ici restent, entre autres, arc-boutées sur l’idée du mariage précoce, sous le prétexte qu’elles ont réussi ainsi. «Malheureusement, le problème de la scolarisation des filles vient des mères. Elles estiment que sans avoir été à l’école, elles sont dans leurs foyers et sont heureuses. Elles envoient donc leurs filles en mariage trop tôt parce que, disent-elles, elles risquent de jouer avec les hommes et de ne pas se trouver rapidement un mari», déplore encore Maïramou. Celle-ci ose lever la tête parce que, dit-elle, son mari est «lettré». Ancien percepteur dans une société D’État liquidée dans les années 90, il a pris soin d’envoyer ses filles à l’école et de soutenir sa femme dans ce combat silencieux mais louable qu’elle mène. Aujourd’hui, la présidente de Kawtal Haïrou ne bénéficie pas d’un financement particulier parce qu’elle n’était pas informée des possibilités.

Cheval à cajoler

Augustin Dakréo Kaoumaila ne peut pas en dire de même. Délégué du Gic Rachowa de Bihore Daram qui rassemble six femmes et neuf hommes, il réalise plus que des bénéfices grâce à l’activité que les membres et lui ont mise sur pied. C’est la culture du «nyébé». C’est une graine riche en protéine qui sert à faire plusieurs repas (sous forme de sauce notamment). Moulvoudaye s’est positionné, avec le temps, comme le marché du nyébé dans la région. Et ce Gic fait parte des pourvoyeurs de ce produit au marché. L’idée a germé en 2009 et a commencé à se concrétiser deux ans plus tard. «Nous avons commencé par des cotisations pendant deux ans. Lorsque nous avons réuni assez d’argent, on a lancé la culture du nyébé», dit-il.

Augustin Dakréo
Un cheval pour accroître la production de Nyébé à Rachowa. Photo: Alexandra Tchuileu

Cet argent correspondait à environ 40 000 FCFA à investir sur un quart d’hectare pour en tirer un bénéfice de 20 000 FCFA au terme des ventes. «Nous pouvons semer uniquement entre le 15 et le 31 juillet. Passée cette période, la récolte ne sera pas abondante si on met les graines en terre au mois d’août», dit-il. Ce calcul permet au Gic de faire des récoltes entre les mois de novembre et décembre de chaque année. «Nous faisons des réserves après la récolte pour vendre les sacs de nyébé un peu plus cher en basse saison. Jusqu’ici, les bénéfices nous ont permis d’acheter des petits ruminants (chèvres et moutons) que nous élevons et revendons ensuite. Toutes ces activités (élevage et petits commerces) permettent de nourrir les familles qui constituent ce Gic», se réjouit-il.

Avec le centre d’écoute, d’orientation, de conseil et d’accompagnement (Ceoca) de la commune, le Gic Rachowa a récemment bénéficié non pas d’un financement, mais d’un matériel plus adapté à ses besoins. Un cheval chargé de sa charrue. «Nous l’avons obtenu il y a deux mois. Ce cheval nous a permis de labourer 1,5 ha de terre en une semaine, ce qui n’était pas possible avant. Au moins, on n’est plus obligés de faire ce travail nous-mêmes», dit-il. Mais le groupe pense à ne pas épuiser le cheval. C’est une jument et tous comptent sur sa fécondité pour donner des petits qui vont l’aider à labourer ces champs. Personne ne veut la perdre avant qu’elle n’ait croisé un mâle sur son chemin pour lui donner des petits. Et espérer le bonheur de plus d’un Gic à Moulvoudaye.

un délégué de Gic à Maga dans un magasin avec des sacs de sorgho

Maga : Vivre de riz et de crédits…

Au lendemain des inondations de 2012 à Maga dans la région de l’Extrême-Nord Cameroun, des milliers de personnes se sont déplacées. D’autres ont vu s’accroître leurs besoins déjà pesants avant ce coup de fouet de la nature. Quatre ans plus tard, ils se sont organisés en groupements d’initiatives communes (Gic). Les plus outillés s’en sont sortis. Les autres comptent sur la chance pour au moins rembourser les crédits à la base de leurs initiatives.

 

A 80 km de Maroua, ils n’ont pas grand-chose à envier au chef-lieu du département du Diamaré (Extrême-Nord, Cameroun). Ils essaient de s’adapter et de recréer un oasis au milieu de leurs difficultés. Eux, ce sont les habitants de Maga, hommes et femmes, qui ont décidé de mettre la main à la patte pour changer leur devenir. Tant bien que mal, ils initient depuis quelques années des projets pour y parvenir. Avec des échecs retentissants, et des succès à enseigner.

El Hadj Hissène Youssouf fait partie de la première catégorie. Lui, c’est le président de l’association de producteurs de riz de l’Extrême-Nord, notamment dans le département du Mayo-Danay. En réalité, il est à la tête d’un rassemblement de 280 groupements d’initiative commune. A ce jour, il regrette le choix de semences effectué par un projet présent dans cette localité, qui espérait créer une source de revenus. «Face aux changements climatiques, on a besoin de semences adaptées. Nous avons sollicité celles qui sont précoces et à court terme (3 à 4 mois pour mûrir) afin qu’elles ne rentrent pas dans la période de froid et puissent produire. Lorsque ces délais débordent, le riz rentre dans le sol et la récolte devient impossible», explique-t-il.

En effet, c’est aux mois de mai et juin qu’il est indiqué de semer du riz dans cette zone. Ce n’est qu’en milieu du mois de juillet que cette association a reçu des semences. «L’entreprise chargée de nous remettre ces semences ne l’a pas fait à temps et ne se soucie pas pour choisir des semences adaptées», ajoute l’agriculteur. Il s’agit de la Société d’expansion et de modernisation de la riziculture de Yagoua (Semry), mise en place en 1979. C’est avec son appui que les populations de Maga, productrices de riz, peuvent pratiquer à leur niveau cette culture.

El Hadj Hissène Youssouf
Le représentant des riziculteurs locaux croise les doigts pour avoir quelques graines de riz. Photo: Alexandra Tchuileu


Conséquence du dérèglement, il y a peu de chance que ces riziculteurs restituent dans les délais les crédits octroyés grâce aux projets locaux. Ils paient 51 000 FCFA (78 euros) pour avoir des semences à exploiter sur un demi-hectare ; les premiers crédits et les fonds personnels ne servant qu’à louer des parcelles de terrain à cultiver, avec la promesse d’offrir six sacs de riz au propriétaire après la récolte. Autant d’engagements qui font planer le doute sur ces Gic, initialement optimistes.

En attendant la hausse des prix…

Youssouf est loin d’être un illettré. Il sait exactement de quoi il se plaint et les objectifs qu’il veut atteindre. Nanti de son baccalauréat A4 Allemand obtenu au Tchad voisin après deux tentatives ratées d’un probatoire, il a choisi de cultiver sa prospérité dans les plantations de Maga depuis 2008. Aujourd’hui, il doit trouver une solution, avec son association, pour restituer le crédit octroyé dans le cadre d’un programme financé par le gouvernement camerounais et appuyé par le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD).

Bouba Hamiri ne peut en dire autant du sorgho qui lui a souri cette année. Il est heureux de faire savoir que le Gic Abakaye de Guirvidig (Maga), dont il est le délégué, conjugue le chiffre d’affaires au pluriel depuis 2013. En attendant que les prix remontent sur le marché, il a sécurisé sa récolte de 161 sacs de sorgho dans deux magasins.

Bouba Hamiri à Maga
Bouba Hamiri, fier de porter le Gic producteur de sorgho qui réalise des bénéfices. Photo: Alexandra Tchuileu

«A cette période, le sac de sorgho coûte 10 000 FCFA (15 euros) sur le marché. Nous attendons août pour écouler nos réserves à raison de 25 000 FCFA (38 euros) le sac. Ainsi, nous aurons plus de bénéfices avec nos clients qui viennent principalement de Yagoua et du Tchad voisins», espère-t-il. Malin de réfléchir ainsi. C’est l’astuce que Bouba et son Gic ont imaginée pour fructifier le crédit obtenu en 2013. Plus de 3,5 millions de FCFA (5400 euros) pour changer leurs niveaux de vie. Jusqu’ici, ils ont déjà récolté 4 millions de FCFA de bénéfices. «Nous avons prélevé deux millions de FCFA pour envoyer quatre de nos enfants à l’université. Ils viennent de réussir au baccalauréat et nous souhaitons qu’ils aillent le plus loin possible. Ils seront inscrits dans les universités de Maroua et de Ngaoundéré», ajoute-t-il.

C’est le rêve des 59 membres du Gic Abakaye, tous habitants de Guirvidig à Maga, qui se réalise peu à peu. Une lueur d’espoir et d’optimisme pour ceux qui n’avaient plus la flamme de la réussite dans cette localité. Problème, ils ont le défaut de leurs qualités. A force de briller par leurs résultats, ils ont ébloui les autres initiatives qui ne prospèrent pas et ne parviennent donc pas à rembourser les crédits dans les délais comme eux. Conséquence, ils doivent désormais compter sur eux-mêmes, sans plus attendre de crédit pour continuer de faire tourner la machine de leur succès.

Touloum : Dans les yeux de sa chèvre…

Touloum, à plus de 150 km de Maroua, Extrême-Nord du Cameroun. C’est ici que des hommes et des femmes réapprennent à donner du sens à leur quotidien, malgré la crise sécuritaire, les intempéries et le déficit de moyens et d’information pour assurer leur épanouissement complet. Portrait de deux femmes, privées de responsabilités, devenues actrices majeures du changement dans cette bourgade camerounaise.

Comment ne pas se laisser saisir par ce cheptel en puissance ? Mieux, par celle qui l’encadre ? Elle, c’est Mme Djonre. Elle n’élève pas la voix. Elle écoute quand son époux lui parle. Elle s’exécute quand il lui demande (poliment, présence d’étrangers oblige !) de dresser le troupeau de bêtes, comme à son habitude. Et comme à son habitude, elle nettoie l’enclos qu’ils ont aménagé dans un coin de la cour de leur maison, pour laisser respirer ces bêtes. Ici, c’est l’investissement de plus d’une famille. C’est un groupement d’initiatives communes (Gic) nommé Beswe qui a donné corps à une idée. Voir grandir une centaine de petits ruminants qui deviendront demain, le rêve est permis, un grand cheptel.
Ici à Touloum, une localité de plus de 50 000 habitants avec 53% des femmes et 47% des hommes, jeunes, femmes et hommes, ils ont choisi de faire bouger les choses, sans plus forcément rien attendre de qui que ce soit. C’est ainsi qu’ils ont développé plusieurs Gic, en fonction des centres d’intérêts et des compétentes des uns et des autres (élevage de petits ruminants, de volaille, riziculture). Chez Beswe, c’est le vœu de voir cent cabris devenir mille, voire plus dans quelques années. Le Gic en a acheté 100 au mois de janvier 2016. Un investissement estimé à 1,935 million de FCFA (environ 3000 euros) sur la base d’un crédit. A rembourser au terme d’une année, lorsque les cabris seront devenus moutons et chèvres, vendables et rentables. Mais, cet objectif n’avait pas pris en compte les aléas climatiques et financiers.
Mr Djonre, le secrétaire du Gic, n’a pas sa langue dans sa poche quand il faut faire avancer son groupement. Ça coûte, le montage d’un projet. 20 000 FCFA pour la saisie du dossier avant l’octroi du crédit par le gouvernement, c’est trop. Trop pour cet homme dont le groupe ne dispose pas encore des moyens intellectuels, ni d’expertise technique pour être autonome. Il y a aussi le climat qui joue les imprévisibles. Les pluies se veulent intempestives et ne laissent pas de temps aux Mayo (fleuves qui sillonnent les différents départements de la région) de rester logés dans leurs lits. Conséquence, inondations qui peuvent tout emporter sur leur passage, vies humaines et animales.
Autre aléa, le marché qui a chuté à cause de l’insécurité naissante. Evalué entre 22 000 (33 euros) et 30 000 FCFA (46 euros) à la même période il y a un an, il faudrait être généreux pour sacrifier ses 20 000 FCFA (30 euros) à la quête de cette viande sur le marché local. Sept mois plus tard, tous ces facteurs ne permettent pas au Gic Beswe d’atteindre ses objectifs et de rembourser le crédit octroyé en début d’année.

Productrice d'oignons à Doumrou
Annette Kaltum, la productrice d’oignons devenue femme d’affaires. Alexandra Tchuileu pour le PNUD-Cameroun

Occupe-toi de nos oignons !

En effet, ce financement provient du gouvernement camerounais, appuyé dans son action par des bailleurs de fonds internationaux, notamment le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD). Cela a permis à plus d’un de se recréer un îlot dans cette zone jadis (et à ce jour encore) privée de grattes ciel et de grands commerces, mais qui se positionnent désormais comme localité autonome pour répondre à ses propres besoins, voire ceux des autres.
A une bonne trentaine de kilomètres de Touloum, il y a Djabire Doumrou et ses fameuses Tignéré (maisons d’oignons). Là, on est quasiment à la frontière du Cameroun avec le Tchad. La traversée d’un pont permet de passer d’un Etat à l’autre. Dans ce village, le Gic Lougga Baleri construit sa notoriété au rythme de ses productions. Focalisé sur la production d’oignons, il se positionne en leader dans le secteur et en un délai réduit. Ici encore, les petites mains, ce sont les dames, bien trop silencieuses et tout aussi efficaces. Annette Kaltum en est l’exemple et ses pairs sont heureux de la présenter comme tel.
S’offrir un moulin à arachides dans la localité, ce n’est pas rien. Annette Kaltum appartient désormais à la caste des privilégiés. Pour débourser ses 240 000 FCFA (370 euros), elle a dû croire en ce projet il y a un an. Elle réussit quand même un record de 1000 FCFA (1,5 euro) de bénéfice net par jour, et tutoie les 6000 F (9 euros) lorsque les pannes d’électricité s’invitent dans les villages voisins. Avec deux millions de FCFA (3050 euros) investis, le Gic en a récolté huit un an plus tard à travers ses oignons. De quoi faire des envieux. Et des adhérents à la pelle. Le seul moulin à arachides du coin va alimenter les villages environnants et proposer l’alternative aux pannes d’électricité handicapantes pour la cuisine.
Ce progrès n’occulte pas les besoins des compères et consœurs d’Annette. Oumarou Amadou, le secrétaire du Gic, en dresse clairement le bilan : un forage pour bénéficier d’un peu d’eau potable ; un autre moulin à écraser du mil, indispensable mais trop coûteux ; une radio communautaire pour avoir des informations pratiques et utiles au quotidien. Désormais, le rendement des oignons est meilleur, sa conservation aussi, ce qui a forcément accru la clientèle. Mme Djonre, au milieu de ses chèvres, et Mme Kaltum qui s’occupe de nos oignons, se positionnent à leurs manières, comme des leaders du changement dans leurs localités.

C’était donc cela le chagrin!

Quelque part à Yaoundé, un vendredi soir, 23 h 30. C’est un des quartiers qui fleurissent sans attendre le plan d’aménagement urbain. Parce qu’encore coincé dans le tiroir d’un bureau administratif ou jugé inutile pour des gens de la classe moyenne (au regard de ceux qui ne parviennent plus à trouver les deux bouts à joindre chaque mois). A tort. Pourtant là, ces gens ont compris qu’il fallait vivre sans compter sur personne d’autre qu’eux-mêmes et se battent, bon an mal an, à se hisser un toit sur la tête. C’est donc un coin où il fait encore beau-vivre et où l’odeur de l’essence n’est pas fréquente. Il se trouve sur le flan d’une montagne. C’est donc là que j’avais choisi de vivre un bout de bonheur. Enfin, c’est ce que je pensais.
Tout était tranquille. Tout était léger. Ce soir-là, j’avais deux envies. La faim d’abord, pour avoir consacré ma journée à tout, sauf m’alimenter. Ensuite, l’envie de faire l’inconcevable, de toucher à ce qui pourrait me décevoir après. Comment «Mbom» allait répondre à ma quête ? Devais-je lui poser la question ? Non, c’était trop osé. Il me fallait donc plus de courage pour foncer sans autorisation. Il était couché là. Moi, regardant un film, en même temps que j’assouvissais une envie. Un plat d’omelettes accompagné de frites de plantain entre les mains, à quasiment 23 h 30 (les nutritionnistes et leur délai de 20 h pour le dîner auraient bien du souci à se faire pour moi) …
J’en étais donc là, à hésiter à franchir le pas. « Qui ne risque rien n’a rien », dit un proverbe camerounais (un peu limite pour moi, je n’y trouve pas d’originalité). J’ai donc foncé, fort de cette phrase vide de sens que je m’étais laissée répéter pendant une dizaine de minutes. Téléphone posé sur le tapis. Menu, messagerie, boîte de réception… L’indicible était là, l’invisible brillait de mille feux. « Chéri, je suis désolée pour la performance d’hier. Cela faisait trop longtemps pour moi et je me remets seulement sur le rail grâce à toi. Je te promets d’être meilleure la prochaine fois! » Déluge. Tout s’écroule. Avant que tout ne s’effondre, sortie de ‘Boîte de réception’, direction ‘Messages envoyés’.
« Pas grave. Je t’ai dit que je serai là pour toi. On va se rattraper la prochaine fois. » Ce n’était pas le seul message. Il y en avait un autre pour une autre destinataire. Cette fois, Mbom suppliait le début d’une idylle avec une téméraire dans son refus.

Sanctuaire de Nseng Nlong près de Yaoundé
Au sanctuaire de Nseng Nlong (près de Yaoundé), le rempart pour ne pas sombrer
Photo: A. Tchuileu

« Je constate que plus on te fait la cour, plus tu es indisponible. A l’époque où je ne m’étais pas encore déclaré, tu étais disponible. Maintenant que j’ai avoué ma flamme, tu me fais marcher. Excellence, je t’ai dit que je sais ce que je ressens pour toi et ce que je veux. C’est toi. Alors, si tu le permets, si Dieu le permet, on vivra quelque chose d’unique. Alors, quand est-ce qu’on aura notre tête à tête pour que tu me dises enfin, Excellence trop occupée et overbookée, où tu en es et ce que tu veux ? »
Mes yeux avaient vu. Mes doigts avaient touché ce qui ne m’appartenait pas. Mon cœur a commencé à s’emballer. Mon cerveau a joué son rôle. Se souvenir. Un soir, des mèches de couleur sur les draps (alors qu’en principe, j’ai les cheveux courts et plutôt naturels). Le parfum inhabituel dans la salle de bain. Le frigidaire chargé de corn flakes, de saucisson, de beurre de table, de jus naturels importés, barres de chocolat blanc à n’en plus finir, etc, en plein milieu de semaine. Je n’avais portant pas fait ces courses. Tout était clair. Celui-là, c’était un paresseux notoire. Comment avait-t-il eu le temps de faire des achats en plein milieu de semaine ? A cette découverte, tout s’expliquait.
C’était donc cela. Il y en avait une autre. Ou plusieurs autres. Qui avaient goûté à la tendresse que je me croyais réservée, à la complicité qu’on ne cultive qu’avec un vrai ami, à cet espace qui était mon refuge. Je n’avais pas douté pour rien. Je n’étais pas la seule dans ces lieux. Je n’étais plus la seule. Le déni, la colère, la déception, la négociation, l’acceptation avec moi-même. En quelques secondes, j’ai passé toutes les phases de l’imprévu, de l’inattendu.
Cette nuit-là, le flan de la montagne a cessé d’être mon îlot. En quelques minutes, il m’avait pris mes larmes, ma naïveté et surtout mon cœur. Cette rencontre venait d’inscrire une trace indélébile dans mon âme. C’était donc cela le chagrin d’amour ! Ce que j’ai fait ensuite, je le raconterai très bientôt…