Mora, marché à bétail de l’espoir

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Fini les 15 km à parcourir pour trouver preneur. Les bergers savent désormais où se réunir pour satisfaire leur clientèle. A 60 km de Maroua (Extrême-Nord du Cameroun), la ville de Mora poursuit son développement à travers ses activités principales : l’élevage et la vente de chèvres, moutons et bœufs. Au grand dam de ceux qui veulent la déstabiliser.

 

Du haut de ses 75 centimètres, Brahim Abba mène un troupeau. 14 balles, pas plus, pour ce bout d’homme qui trace son avenir au milieu de chèvres et de moutons depuis quatre ans déjà. C’est un fils de Mora, dans le département du Mayo-Sava à l’Extrême-Nord du Cameroun. Il y vit avec sa famille au quartier Sandalé et y suit ses études depuis tout petit. Son jeune âge n’entrave en rien ses compétences de vendeur. «Je suis berger depuis l’âge de 10 ans et je me promène tout seul. Mes parents restent à la maison, mais il arrive que mon père sorte les jours de marché. C’est lui qui prend l’argent quand je réalise des ventes», explique Brahim. C’est en effet jour de marché ce jeudi 21 juillet à Mora. Inédit. Un marché à bétail pour Mora, cette ville qui regorge de bergers par centaines, mais qui ne disposait d’aucun espace commercial du genre. Ce jeudi-là, ils sont venus par dizaines, entourés de leurs bœufs, chèvres et moutons, découvrir le nouveau coin des bonnes affaires. C’était d’ailleurs l’occasion d’en conclure quelques-unes.

Au milieu d’autres bergers, au moins quatre fois plus âgés que lui, Brahim se fait la main. Égorger un mouton ou une chèvre n’est pas plus difficile que retenir ses leçons à l’école. Il a déjà vendu son troupeau de ce matin. Huit chèvres au total. Elles sont encore à ses côtés parce qu’elles ne rentreront pas vivantes. Leur nouveau propriétaire préfère que Brahim fasse le travail avant. Son père est d’ailleurs là. C’est lui qui a empoché le pactole sur cette affaire. Pas moins de 25 000 FCFA par tête. Soit environ 200 000 FCFA. Pas mauvais pour le jeune homme et sa famille qui ne vivent que de cette activité.

Un petit garçon qui tient le bâton de commandement de son troupeau. des chèvres en arrière plan.

Brahim Oumar espère agrandir le troupeau familial. Photo: Alexandra Tchuileu

 

La joie de Brahim n’est pas aussi grande que celle d’Oumate Malla. Cet homme connaît Mora comme sa poche. Pour y avoir vécu depuis 60 ans, mais surtout pour avoir conduit son troupeau de bœufs à travers les pâturages clairsemés de la zone. Il est berger, mais aussi chef de Pivu, dans le groupement de Kourgui, à quelques encablures de Kolofata, localité devenue célèbre par l’insécurité créée à cause du terrorisme. Cette situation n’ôte pas la vie à Mora, encore moins à ses bergers. Il est aussi vrai que le chiffre d’affaires a considérablement baissé depuis lors. La pluie fait des infidélités, ce qui affecte davantage le verdoiement des pâturages. Beaucoup ont fui leurs villages avec leur bétail à cause de la crise sécuritaire pour trouver refuge ici, ce qui menace la quantité d’herbe dont disposent les bovins de Mora. Oumate Malla le ressent en tout cas : «Avant, je gagnais entre 300 000FCFA et 500 000FCFA pour un bœuf costaud. Aujourd’hui, il faut tomber sur un client trop généreux pour espérer 150 000F pour un bœuf», confesse le berger, dépité.

Clientèle restreinte

Ce nouveau marché est une véritable opportunité pour lui, ainsi que pour l’ensemble des clients, généralement revendeurs de bétail, qui s’approvisionnent dans le coin. Pour la plupart camerounais, et rarement venus de l’étranger (Nigéria et Tchad), ils se rendaient à plus de 15 km de Mora pour accéder à un marché à bétail dont ne disposait pas Mora. «Pour vendre nos bœufs, il fallait se rendre à Mémé, à Kouyapé, et parfois à la frontière avec le Nigéria, à Kerawa et à Banki. Depuis que tout a changé (avec la menace de Boko Haram, Ndlr), on est limité au Cameroun», rappelle le berger Oumate Malla. Ce jeudi est le premier jour de marché à bétail de Mora, et va se répéter chaque jeudi de la semaine. C’est le Programme des Nations unies pour le Développement au Cameroun (PNUD), avec l’appui du gouvernement japonais, et d’autres bailleurs de fonds, qui ont permis la réalisation de cet édifice.

Un homme en boubou blanc pose la main sur un bœuf marron dans un enclos.

Le berger Oumate Malla croit en une clientèle plus dense dans ce marché. Photo: Alexandra Tchuileu

 

Brahim Oumar est client de ces bergers, mais aussi revendeur de bétail à Mora. Il se réjouit de cette situation : «Je vends au marché de Mora. A l’époque, je devais me rendre à la Mémé chaque vendredi pour avoir des bœufs. Maintenant, la distance sera plus proche pour moi, et les bénéfices aussi. Je peux avoir un bœuf entre 115 000 FCFA et 150 000 FCFA. Mais quand il est mince, je ne dépasse pas 75 000FCFA», dit-il. Ce revendeur en acquiert trois ou quatre pour les revendre à son tour aux bouchers de la ville de Mora, et se satisfait de 10 000FCFA de bénéfice par tête comme il le prétend. «Avec ce nouveau marché, la commune de Mora pourra aussi percevoir les taxes que les autres marchés récupéraient avant. Et il y en a assez. Cela va aider notre commune à se développer», espère-t-il.

Le marché à bétail de Mora représente visiblement plus qu’un simple espace commercial. C’est le symbole de la vie malgré la tentative de frayeur créée. Le jeune Brahim ne désespère de finir instituteur dans une école à Mora, après avoir réussi au mois de juin son entrée en 6e au CES bilingue de Mora. Le chef Oumate Malla a prospéré comme berger depuis 40 ans et ne compte pas quitter la profession de sitôt. Brahim Oumar pourra réaliser plus de 10 000 FCFA de bénéfices, si ses fournisseurs continuent le rapprochement à ce rythme.