Touloum : Dans les yeux de sa chèvre…

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Touloum, à plus de 150 km de Maroua, Extrême-Nord du Cameroun. C’est ici que des hommes et des femmes réapprennent à donner du sens à leur quotidien, malgré la crise sécuritaire, les intempéries et le déficit de moyens et d’information pour assurer leur épanouissement complet. Portrait de deux femmes, privées de responsabilités, devenues actrices majeures du changement dans cette bourgade camerounaise.

Comment ne pas se laisser saisir par ce cheptel en puissance ? Mieux, par celle qui l’encadre ? Elle, c’est Mme Djonre. Elle n’élève pas la voix. Elle écoute quand son époux lui parle. Elle s’exécute quand il lui demande (poliment, présence d’étrangers oblige !) de dresser le troupeau de bêtes, comme à son habitude. Et comme à son habitude, elle nettoie l’enclos qu’ils ont aménagé dans un coin de la cour de leur maison, pour laisser respirer ces bêtes. Ici, c’est l’investissement de plus d’une famille. C’est un groupement d’initiatives communes (Gic) nommé Beswe qui a donné corps à une idée. Voir grandir une centaine de petits ruminants qui deviendront demain, le rêve est permis, un grand cheptel.
Ici à Touloum, une localité de plus de 50 000 habitants avec 53% des femmes et 47% des hommes, jeunes, femmes et hommes, ils ont choisi de faire bouger les choses, sans plus forcément rien attendre de qui que ce soit. C’est ainsi qu’ils ont développé plusieurs Gic, en fonction des centres d’intérêts et des compétentes des uns et des autres (élevage de petits ruminants, de volaille, riziculture). Chez Beswe, c’est le vœu de voir cent cabris devenir mille, voire plus dans quelques années. Le Gic en a acheté 100 au mois de janvier 2016. Un investissement estimé à 1,935 million de FCFA (environ 3000 euros) sur la base d’un crédit. A rembourser au terme d’une année, lorsque les cabris seront devenus moutons et chèvres, vendables et rentables. Mais, cet objectif n’avait pas pris en compte les aléas climatiques et financiers.
Mr Djonre, le secrétaire du Gic, n’a pas sa langue dans sa poche quand il faut faire avancer son groupement. Ça coûte, le montage d’un projet. 20 000 FCFA pour la saisie du dossier avant l’octroi du crédit par le gouvernement, c’est trop. Trop pour cet homme dont le groupe ne dispose pas encore des moyens intellectuels, ni d’expertise technique pour être autonome. Il y a aussi le climat qui joue les imprévisibles. Les pluies se veulent intempestives et ne laissent pas de temps aux Mayo (fleuves qui sillonnent les différents départements de la région) de rester logés dans leurs lits. Conséquence, inondations qui peuvent tout emporter sur leur passage, vies humaines et animales.
Autre aléa, le marché qui a chuté à cause de l’insécurité naissante. Evalué entre 22 000 (33 euros) et 30 000 FCFA (46 euros) à la même période il y a un an, il faudrait être généreux pour sacrifier ses 20 000 FCFA (30 euros) à la quête de cette viande sur le marché local. Sept mois plus tard, tous ces facteurs ne permettent pas au Gic Beswe d’atteindre ses objectifs et de rembourser le crédit octroyé en début d’année.

Productrice d'oignons à Doumrou

Annette Kaltum, la productrice d’oignons devenue femme d’affaires. Alexandra Tchuileu pour le PNUD-Cameroun

Occupe-toi de nos oignons !

En effet, ce financement provient du gouvernement camerounais, appuyé dans son action par des bailleurs de fonds internationaux, notamment le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD). Cela a permis à plus d’un de se recréer un îlot dans cette zone jadis (et à ce jour encore) privée de grattes ciel et de grands commerces, mais qui se positionnent désormais comme localité autonome pour répondre à ses propres besoins, voire ceux des autres.
A une bonne trentaine de kilomètres de Touloum, il y a Djabire Doumrou et ses fameuses Tignéré (maisons d’oignons). Là, on est quasiment à la frontière du Cameroun avec le Tchad. La traversée d’un pont permet de passer d’un Etat à l’autre. Dans ce village, le Gic Lougga Baleri construit sa notoriété au rythme de ses productions. Focalisé sur la production d’oignons, il se positionne en leader dans le secteur et en un délai réduit. Ici encore, les petites mains, ce sont les dames, bien trop silencieuses et tout aussi efficaces. Annette Kaltum en est l’exemple et ses pairs sont heureux de la présenter comme tel.
S’offrir un moulin à arachides dans la localité, ce n’est pas rien. Annette Kaltum appartient désormais à la caste des privilégiés. Pour débourser ses 240 000 FCFA (370 euros), elle a dû croire en ce projet il y a un an. Elle réussit quand même un record de 1000 FCFA (1,5 euro) de bénéfice net par jour, et tutoie les 6000 F (9 euros) lorsque les pannes d’électricité s’invitent dans les villages voisins. Avec deux millions de FCFA (3050 euros) investis, le Gic en a récolté huit un an plus tard à travers ses oignons. De quoi faire des envieux. Et des adhérents à la pelle. Le seul moulin à arachides du coin va alimenter les villages environnants et proposer l’alternative aux pannes d’électricité handicapantes pour la cuisine.
Ce progrès n’occulte pas les besoins des compères et consœurs d’Annette. Oumarou Amadou, le secrétaire du Gic, en dresse clairement le bilan : un forage pour bénéficier d’un peu d’eau potable ; un autre moulin à écraser du mil, indispensable mais trop coûteux ; une radio communautaire pour avoir des informations pratiques et utiles au quotidien. Désormais, le rendement des oignons est meilleur, sa conservation aussi, ce qui a forcément accru la clientèle. Mme Djonre, au milieu de ses chèvres, et Mme Kaltum qui s’occupe de nos oignons, se positionnent à leurs manières, comme des leaders du changement dans leurs localités.