C’était donc cela le chagrin!

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Quelque part à Yaoundé, un vendredi soir, 23 h 30. C’est un des quartiers qui fleurissent sans attendre le plan d’aménagement urbain. Parce qu’encore coincé dans le tiroir d’un bureau administratif ou jugé inutile pour des gens de la classe moyenne (au regard de ceux qui ne parviennent plus à trouver les deux bouts à joindre chaque mois). A tort. Pourtant là, ces gens ont compris qu’il fallait vivre sans compter sur personne d’autre qu’eux-mêmes et se battent, bon an mal an, à se hisser un toit sur la tête. C’est donc un coin où il fait encore beau-vivre et où l’odeur de l’essence n’est pas fréquente. Il se trouve sur le flan d’une montagne. C’est donc là que j’avais choisi de vivre un bout de bonheur. Enfin, c’est ce que je pensais.
Tout était tranquille. Tout était léger. Ce soir-là, j’avais deux envies. La faim d’abord, pour avoir consacré ma journée à tout, sauf m’alimenter. Ensuite, l’envie de faire l’inconcevable, de toucher à ce qui pourrait me décevoir après. Comment «Mbom» allait répondre à ma quête ? Devais-je lui poser la question ? Non, c’était trop osé. Il me fallait donc plus de courage pour foncer sans autorisation. Il était couché là. Moi, regardant un film, en même temps que j’assouvissais une envie. Un plat d’omelettes accompagné de frites de plantain entre les mains, à quasiment 23 h 30 (les nutritionnistes et leur délai de 20 h pour le dîner auraient bien du souci à se faire pour moi) …
J’en étais donc là, à hésiter à franchir le pas. « Qui ne risque rien n’a rien », dit un proverbe camerounais (un peu limite pour moi, je n’y trouve pas d’originalité). J’ai donc foncé, fort de cette phrase vide de sens que je m’étais laissée répéter pendant une dizaine de minutes. Téléphone posé sur le tapis. Menu, messagerie, boîte de réception… L’indicible était là, l’invisible brillait de mille feux. « Chéri, je suis désolée pour la performance d’hier. Cela faisait trop longtemps pour moi et je me remets seulement sur le rail grâce à toi. Je te promets d’être meilleure la prochaine fois! » Déluge. Tout s’écroule. Avant que tout ne s’effondre, sortie de ‘Boîte de réception’, direction ‘Messages envoyés’.
« Pas grave. Je t’ai dit que je serai là pour toi. On va se rattraper la prochaine fois. » Ce n’était pas le seul message. Il y en avait un autre pour une autre destinataire. Cette fois, Mbom suppliait le début d’une idylle avec une téméraire dans son refus.

Sanctuaire de Nseng Nlong près de Yaoundé

Au sanctuaire de Nseng Nlong (près de Yaoundé), le rempart pour ne pas sombrer
Photo: A. Tchuileu

« Je constate que plus on te fait la cour, plus tu es indisponible. A l’époque où je ne m’étais pas encore déclaré, tu étais disponible. Maintenant que j’ai avoué ma flamme, tu me fais marcher. Excellence, je t’ai dit que je sais ce que je ressens pour toi et ce que je veux. C’est toi. Alors, si tu le permets, si Dieu le permet, on vivra quelque chose d’unique. Alors, quand est-ce qu’on aura notre tête à tête pour que tu me dises enfin, Excellence trop occupée et overbookée, où tu en es et ce que tu veux ? »
Mes yeux avaient vu. Mes doigts avaient touché ce qui ne m’appartenait pas. Mon cœur a commencé à s’emballer. Mon cerveau a joué son rôle. Se souvenir. Un soir, des mèches de couleur sur les draps (alors qu’en principe, j’ai les cheveux courts et plutôt naturels). Le parfum inhabituel dans la salle de bain. Le frigidaire chargé de corn flakes, de saucisson, de beurre de table, de jus naturels importés, barres de chocolat blanc à n’en plus finir, etc, en plein milieu de semaine. Je n’avais portant pas fait ces courses. Tout était clair. Celui-là, c’était un paresseux notoire. Comment avait-t-il eu le temps de faire des achats en plein milieu de semaine ? A cette découverte, tout s’expliquait.
C’était donc cela. Il y en avait une autre. Ou plusieurs autres. Qui avaient goûté à la tendresse que je me croyais réservée, à la complicité qu’on ne cultive qu’avec un vrai ami, à cet espace qui était mon refuge. Je n’avais pas douté pour rien. Je n’étais pas la seule dans ces lieux. Je n’étais plus la seule. Le déni, la colère, la déception, la négociation, l’acceptation avec moi-même. En quelques secondes, j’ai passé toutes les phases de l’imprévu, de l’inattendu.
Cette nuit-là, le flan de la montagne a cessé d’être mon îlot. En quelques minutes, il m’avait pris mes larmes, ma naïveté et surtout mon cœur. Cette rencontre venait d’inscrire une trace indélébile dans mon âme. C’était donc cela le chagrin d’amour ! Ce que j’ai fait ensuite, je le raconterai très bientôt…